Le Brésil somme Google d'aider la justice sous peine de fermeture

22/10/2007
Fonte: 
http://www.lemonde.fr/web/article/0,1-0@2-3234,36-969711@51-968783,0.html
Autor: 
Sylvain Cypel
Veículo de Imprensa: 
Veículo Internacional

Chiffre d'affaires, bénéfices, valeur du titre en Bourse : Google dépasse les prévisions les plus optimistes et l'on voit mal ce qui viendrait menacer son expansion sans frein. Un grain de sable pourrait cependant gripper ce bel agencement : Google est menacé au Brésil d'une amende de plus de 60 millions de dollars (41,9 millions d'euros) et de la fermeture de l'accès à son territoire s'il ne cède pas aux exigences des autorités policières.

Le litige porte sur les contenus d'une de ses grosses filiales, Orkut, qui, depuis son lancement en janvier 2004, connaît un succès fulgurant au Brésil : 25 millions de visiteurs par mois. Ce site est accusé d'accueillir de multiples contenus racistes, pornographiques ou mafieux.

Orkut est un "social network", un site de "réseau relationnel", qui connaît une expansion foudroyante. Il se présente comme "une communauté virtuelle d'amis et de relations qui permet de faire des connaissances". Comment ? En "vous aidant à trouver des personnes qui ont des loisirs et des centres d'intérêt similaires aux vôtres, cherchent l'âme soeur ou souhaitent établir des contacts professionnels", lit-on sur sa page d'accueil.

Selon l'association brésilienne Safernet, à côté d'innombrables "communautés" d'internautes d'excellent aloi (amour, samba et football...), Orkut abrite aussi, par exemple, 1 200 "groupes de relations" pédophiles, des groupes nazis, etc. Or sa maison mère, jusqu'ici, refuse de fournir aux enquêteurs brésiliens les informations permettant d'identifier les membres des "communautés" dédiées à des activités illégales, sinon criminelles.

En conséquence, Alexandre Hohagen, le patron de Google dans le pays, a été mis en examen. Et au Brésil, de plus en plus d'annonceurs retirent leur publicité du site incriminé, lassés de voir leurs produits accolés à des appels nazis haineux ou des images d'enfants violés.

La firme californienne argue que les exigences brésiliennes sont irrecevables. Son directeur juridique, David Drummond, a déclaré, devant le Congrès brésilien, que, malgré toute sa volonté "d'aider les autorités", il ne pouvait y accéder. Les données d'Orkut sont toutes stockées dans des serveurs aux Etats-Unis, a-t-il plaidé, donc non soumises à la loi brésilienne.

PROTECTION DU 1ER AMENDEMENT

En réalité, l'enjeu dépasse amplement le Brésil. Google craint, s'il cède sur Orkut, de créer un précédent. La plupart des pays, estiment les représentants du moteur de recherche, ne protègent pas les libertés individuelles comme le font les Etats-Unis, où le premier amendement de la Constitution défend la liberté d'expression - y compris "pour les idées que nous abhorrons", selon la célèbre formule du juge Oliver Holmes.

Quant aux actes illégaux, là encore, la firme refuse de se plier à des lois étrangères. Son argument : ce qui est illégal ici ne l'est pas forcément ailleurs. Demain, sous prétexte que sa législation prohibe l'homosexualité, Google devra-t-il fournir à l'Arabie saoudite les noms et adresses de ses citoyens qui consultent les sites homosexuels sur Orkut ?

A l'heure actuelle, les recettes de Google proviennent pour 52 % d'Amérique du Nord, et pour 48 % du reste du monde. Mais la part de l'international, qui ne représentait que 39 % du chiffre d'affaires il y a deux ans, sera bientôt majoritaire. Google estime que céder ouvrirait la porte à une accumulation de procédures indues. Mais il ne veut pas non plus d'un scandale international qui ternirait son image et ferait fuir les annonceurs.

M. Hohagen est convoqué, en novembre, devant un tribunal brésilien. Celui-ci, à la demande du procureur, pourrait condamner Orkut à une amende de 100 000 dollars par jour de retard pour non-présentation de documents - amende rétroactive depuis le moment où la police en a fait la demande, en 2005. Son PDG tente actuellement de négocier un compromis avec le plaignant, le juriste Thiago Tavares, auteur d'un rapport qui a révélé l'affaire.